Analyse

La parité s’arrête là où le pouvoir commence


La parité s’arrête là où le pouvoir commence
  • 03 Juillet 2020


La mixité, voire la parité font de plus en plus partie d'un discours visant à ouvrir aux femmes un espace de liberté et de réalisation professionnelle en fonction d'aptitudes et de choix et non plus de représentations sociales archaïques.

Quels mécanismes entravent l'égalité professionnelle ?

De par les obstacles culturels de l'accès des femmes aux responsabilités, « A travail égal, salaire égal » demeure un vœux pieux, quelles que soient les lois instaurant l'égalité des salaires ou la parité. La seule parité quantitative ne suffit pas et s'arrête souvent là où le pouvoir commence, dans l'accès aux plus hauts postes et aux domaines les plus prestigieux. Dans l'entreprise, plus on monte dans la hiérarchie, moins les femmes sont présentes alors que l'égalité professionnelle est la condition indispensable à l'autonomie. Les filles continuent à s'orienter vers des métiers dévalorisés, souvent associés à l'univers du care et représentent 75% des effectifs de la fonction publique hospitalière alors que les hommes sont majoritaires dans le domaine du salariat privé. Soulignons les progrès indéniables réalisés depuis les années 1970 : les femmes sont de plus en plus diplômées et participent massivement au marché du travail.

En France, qui attache beaucoup d'importance au principe d'égalité et à la méritocratie, ce n'est qu' en 1983 avec la loi Roudy que l'on passe à un principe d'égalité professionnelle longtemps resté sans effet ; les lois se succèdent mais le droit à l'égalité professionnelle reste lettre morte. Jusqu'à ce que des mesures importantes aient été prises dans le sens des quotas au sein des lieux de pouvoir. En 2011, la loi Copé-Zimmerman impose une proportion de 40% de femmes dans les Conseils d'Administration et de Surveillance des entreprises cotées. Une autre disposition est l'obligation pour les grandes entreprises de rendre publics des indicateurs relatifs à la féminisation des Comités exécutifs et des Comités de direction ( 2013). Sous la responsabilité de Muriel Pénicaud, Ministre du Travail, un décret a été publié en 2019 visant à supprimer les écarts de rémunération dans l'entreprise. Mais à ce jour, il n'apparait pas encore de consensus sur le lien entre mixité des instances dirigeantes et productivité. Fin 2019, les femmes ne représentent que 20% des équipes dirigeantes des entreprises du CAC 40, tout en constituant 50% des effectifs, et seule une femme, récemment évincée occupait un poste de DG, Isabelle Kocher chez Engie.

En France, malgré la montée en puissance des femmes sur le marché du travail elles occupaient encore en 2010 62% des emplois non qualifiés, 51% des professions intermédiaires et seulement 39% des emplois de cadre tout en étant plus exposées que les hommes au chômage, selon une étude de l'Insee ( France, Portrait social, 2012 ). Subsistent encore de très nombreuses inégalités liées au temps partiel qui reste principalement féminin. En 2010, 31% de femmes salariées travaillaient à temps partiel, contre 7% de leurs collègues masculins, soumises aux contraintes liées à la conciliation entre vie familiale et professionnelle. Toujours selon l'Insee (Juin 2020) l'accès aux postes de responsabilité parmi les 10% les mieux rémunérés pour les femmes est de 36% inférieur à celle des hommes, et de 58% inférieur pour les 1% des postes les mieux rémunérés.

Cette situation n'est pas propre à la France, on l'observe dans tous les pays de l'OCDE, à l'exception des pays scandinaves, Danemark, Suède, Norvège et Finlande qui apparaissent les plus égalitaires au monde. Au cours du temps, les femmes y ont conquis l'égalité dans la plupart des domaines etoccupent très largement les fonctions officielles. Au delà de l'existence d'inégalités de salaires à poste égal, la source des inégalités professionnelles provient de facteurs structurels dans lesquels la ségrégation hiérarchique des emplois tient une place prédominante.

Partage du pouvoir et plafond de verre

 Alors qu'au cours du 20ème siècle les femmes se sont massivement engagées dans les études et dans l'accès à la vie professionnelle, les résultats décevants des efforts visant à casser le plafond de verre ont amené les pouvoirs publics à promouvoir des politiques d'égalité professionnelle conduisant à des transformations en profondeur des comportements, mais à court terme il n'en sera rien dans un univers où l'histoire a été écrite au masculin. Nous vivons dans un modèle culturel qui exclut les femmes du pouvoir et lorsqu'elles souhaitent y accéder les métaphores utilisées vont à l'encontre des attributs féminins « briser le plafond de verre », « se jeter à l'assaut de la citadelle »

Une plus grande aversion au risque pourrait expliquer qu'elles choisissent de travailler dans la fonction publique tout en ayant des carrières moins prestigieuse. Leur moindre goût pour la compétition les ralentirait dans l'obtention de promotions, là où les hommes sont très confiants dans leurs capacités et sont très égotiques. Les femmes hésitent davantage à négocier leurs salaires, sollicitent moins de promotions et ont tendance à privilégier leur vie familiale à l'encontre du temps professionnel.

C'est ainsi que les femmes qui accèdent aux postes de pouvoir ont des profils plus masculins et obéissent aux règles établies par les hommes. Une étude sociologique récente réalisée par Valérie Boussard ( Travail, genre et société, 2016) l'a montré . Elle a identifié l'existence dans les métiers de la Finance cinq règles non écrites que sont la docilité, le goût de la maitrise des chiffres, la recherche de la compétition, une vision froide des choses et un grand intérêt pour l'argent. Ce faisant, ces femmes ne sont acceptées qu'en collant aux normes exigées par la société patriarcale et perpétuent les traditions tout en les acceptant. C'est ainsi qu'une femme d'influence ou de pouvoir doit véhiculer des valeurs telles que l'audace, la rigueur, la performance et des attributs masculins en s'habillant de façon sobre dans un environnement où la violence professionnelle reste discrète. Le fait que le directoire de la Banque Centrale Européenne soit exclusivement masculin jusqu'en 2018 a provoqué des remous permettant à Christine Lagarde de prendre la présidence de l'institution depuis le mois de Novembre 2019.

En résumé, briser le plafond de verre pour accéder aux directions de grandes entreprises et établissements financiers, de grandes institutions exige de la part des femmes une soumission aux codes masculins et c'est infiniment regrettable. Pour permettre à la société de bénéficier de tous les potentiels, il est urgent de reconnaitre les forces vives au féminin, en les rendant visibles, en brisant l'entre soi masculin et le sexisme.

Eliane JACQUOT

Source : Agoravox


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