6 mois ago
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Oman, la nouvelle destination touristique au féminin

Oman
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Au sud de la Péninsule Arabique, quelques femmes bravent les traditions du sultanat d’Oman. Rencontres avec ces businesswomen au caractère bien trempé lors d’un bref périple ensoleillé.

Dans le souk de Mutrah, des odeurs d’épices et d’encens chatouillent les narines jusqu’aux échoppes de voiles de coton multicolores, de cashmeres d’Inde, de Wax africains et de tissus blancs dit « Japonais ». Lesquels sont parfaits pour tailler des dishdasha infroissables, la tenue traditionnelle masculine omanaise s’apparentant à une longue tunique. Quelques pas plus loin, les vitrines ruissellent d’or et de pierres précieuses. Le souk est un livre ouvert sur l’histoire de Mascate qui a longtemps compté sur le commerce et les échanges, son port étant sur la route de l’Inde.

Aujourd’hui, la ville mise sur le tourisme. On en fait vite le tour malgré son étendue. Il y a d’abord le vieux Mascate, l’Opéra Royal et la Grande Mosquée du Sultan Qabus, inaugurée en 2001, où des bénévoles offrent un café à la cardamone et quelques dattes (tradition de l’hospitalité locale) pour parler de l’islam. Reste aussi le récent Musée National retraçant l’histoire du pays, avant et après le pétrole, ou encore le très joli musée privé Bait al-Zubair donnant un aperçu de la vie locale à travers des reconstitutions d’intérieurs de maison.

Des femmes au foyer devenues femmes d’affaires

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Maha Al Lamki (à droite) a fondé le cabinet d’architecture d’intérieur M Décor, doublé d’une boutique de décoration. Elle travaille avec la jeune designer d’intérieure Française Maud Al Manari Quinault (à gauche). Maud et Maha ont toutes deux des parcours atypiques.

« Traditionnellement, la décoration d’une maison omanaise est assez simple, explique Maha Al Lamki. Autrefois les maisons étaient en terre et comportaient peu de meuble. Il n’y avait pas de table mais un tapis, des coussins et des nattes en feuilles de palmier sur lesquelles on mangeait. C’est d’ailleurs encore le cas dans certaines maisons. »

Élégante et dynamique, Maha a fondé le cabinet d’architecture d’intérieur M Décor, doublé d’une boutique de décoration (en cours d’ouverture). Elle travaille avec la jeune designer d’intérieure française Maud Al Manari Quinault qui ajoute : « les Omanais ont encore peu de besoin pour leur intérieur. C’est culturel. La religion joue aussi un rôle puisqu’il est interdit d’accrocher des tableaux figuratifs de visages ou d’animaux. La décoration reste donc assez sobre à moins de tomber dans l’excès inverse et le bling-bling. »

Maud et Maha ont toutes deux des parcours atypiques. La blonde, aux grands yeux noisette, s’est mariée à un Omanais et parle le dialecte local ; la brune, elle aussi aux yeux noisette, est devenue un modèle pour beaucoup de femmes. Elle raconte : « J’ai divorcé à 41 ans après 21 ans de mariage. Ici, dans certaines familles, le divorce est encore peu accepté, surtout quand il est initié par la femme. Personne ne m’a soutenue. J’ai du me débrouiller seule financièrement alors que je ne travaillais pas auparavant, mon mari ne le souhaitant pas. Je savais que je ne pourrai pas devenir secrétaire car je suis dyslexique. »

Il a donc fallu trouver autre chose. « J’ai acheté des livres audio sur le business. La clef est de mettre les bonnes personnes au bon endroit. » Maha a eu du flair. Grâce à ses collaborateurs bien choisis, elle dirige désormais une société d’événementiel, de communication visuelle, de décoration et, comme quatre murs ne lui suffisaient pas, une agence d’activités sportives en plein air, Twenty3 Extreme.

Succès chocolaté

C’est un carré de chocolat qui nous met sur la piste d’une autre femme défiant elle aussi les clichés. Aisha Al Hajri, cofondatrice de la chocolaterie Salma’s Chocolates, explique : « je travaillais dans la banque, et ma sœur dans un bureau administratif de l’Université Sultan Qabus. Nous cherchions un hobby qui pourrait, un jour, se transformer en métier. Le chocolat ! Après avoir suivi plusieurs cours de production, nous avons lancé notre marque à base d’ingrédients locaux : citron, miel, herbes, rose et encens. Au début, nous avons gardé notre travail initial et nous doublions nos heures de travail avec notre fabrique.

Il y a six ans il n’y avait pas de chocolatier hormis Godiva qui a fermé et un autre. Depuis, il y en a plein. » Mais leur cacao a désormais sa place dans leurs boutiques et les meilleures adresses de la ville. Au-delà de leur succès sucré, les deux sœurs démontrent aussi que tout est possible en Oman malgré le poids des traditions. Toutes deux célibataires, elles habitent seules loin de leur famille – ce qui est rare ici – et Salma a adopté à 46 ans une petite fille – ce qui est encore plus rare hors mariage. Une exception dans ce pays patriarcal à la monarchie absolue. Malgré l’ouverture du pays, le poids des traditions reste encore très fort et les femmes sont souvent laissées pour compte lors du divorce ou de l’héritage notamment.

À la recherche de la Lawrence d’Arabie féminine

Quittons Mascate pour le Wadi Bani Khalid, à trois heures de route de là. C’est, dit-on, l’un des wadis les plus beaux et des plus faciles d’accès du pays. Dans ce bassin naturel aux eaux cristallines, la baignade est un pur bonheur – quand il n’y a pas trop de touristes. On vient y chercher la fraîcheur sur ses rives avant d’affronter le désert de Sharqiyah Sands, appelé aussi Wahiba. Nous resterons à ses portes, dans le camp tentaculaire de 1 000 Nights.

Dans ces logements sous tentes ou en dur, on ne sera pas seul dans le désert – les touristes étant nombreux. Les puristes le regretteront, les amateurs trouveront l’expérience peut-être plus rassurante et plus confortable. Le coucher de soleil, lui, fera l’unanimité quand le silence enveloppe les dunes de sable d’or qui s’étendent à l’infini. Le soir, on s’endort en rêvant aux méharées de la Lawrence d’Arabie féminine. La coquette Gertrude Bell, aventurière, archéologue et agent secret, chevauchait le Rub al-Khali, le « désert des déserts » de 650.000 km2 uniquement dans des robes taillées sur mesure en Angleterre. Dans le livre que Christel Mouchard lui a dédié, on apprend que « les bédouins l’appelaient bint arab (la fille du désert) ».

Il est une autre fille des sables, Wisal Al Harthi, au regard malicieux et à la fossette qui se creuse quand elle sourit. À la mort de son père, elle a repris le camp 1 000 Nights. Directrice depuis 2012, elle a du s’imposer en plein désert, dans un milieu isolé, hostile et aux conditions extrêmes – l’été la température peut monter jusqu’à plus de 45°. « Les deux premières années furent difficiles, avoue-t-elle. Tout le monde doutait de moi. Certains avaient du mal avec l’autorité d’une femme. Cela va mieux maintenant. J’ai fait des études de management et mon père m’avait un peu préparée. Enfant, je suis souvent venue avec lui.

Je me souviens d’un premier repas chez les bédouins où j’avais été un peu choquée : ils ne mangeaient pas avec leurs invités pour leur laisser plus de liberté. Au camp, nous avons gardé des liens forts avec cette communauté. Nous organisons des repas chez les bédouins. Certains hôtes se plaignent parfois car ils les trouvent trop modernes. En fait, ils vivent avec leur temps et se déplacent en voiture. Ils ont conservé leur maison en feuilles de palme mais ils ont aussi une maison en ville. » La modernité n’est pas un mirage. Elle est arrivée jusque dans les sables reculés.

Un marché réservé aux femmes

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À Ibra, c’est poussée par son mari que la discrète Aida prépare au choix un café et quelques sucreries ou un déjeuner dans sa maison moderne. Une façon de pousser la porte d’une demeure omanaise qui a conservé le salon dédié aux hommes et un autre pour les femmes.

Au petit matin, nous reprenons la piste où nous croisons des chameaux sur la crête des dunes. Derniers clichés du désert avant de rejoindre la ville d’Ibra et son marché aux femmes qui a lieu tous les mercredis matins. « Ça a commencé de façon naturelle dans les années 1980, explique mon guide Juma qui habite ici. À l’hôpital, la consultation pour femmes enceintes était le mercredi. En attendant leur rendez-vous, les femmes ont commencé à faire du commerce. »

Dans cette partie du souk où les hommes sont exclus, on trouve des broderies faites à la main qui égayeront une manche ou un bas de pantalon ou qui habilleront une robe de mariée. Mais c’est surtout le vieux Ibra qui vaut la peine. La plupart des bâtiments en terre, à l’abandon, donnent une idée de la richesse de la ville autrefois. Il fait bon y flâner, glaner des détails d’architecture dans des rues fantômes. Les habitants ont quitté les lieux pour des demeures plus modernes. Mais il est déjà temps de partir pour Misfat al Abreyeen, un village de près de 600 ans, perché à 950 mètres dans les montagnes.

Un vrai coup de cœur. L’enthousiasme du sympathique Abdullah al Abri a sans doute aussi joué. Il dirige le B&B Al Misfah Hospitality Inn et s’évertue à restaurer des maisons abandonnées pour les transformer en logement pour touristes au confort encore sommaire. Il vient tout juste de terminer la maison de son grand-père où il a lui-même grandi. La balade dans les ruelles est apaisante, sans doute parce que l’on sent l’eau couler dans les fallajs, le système d’irrigation. C’est grâce à ce savant procédé que le village vit de l’agriculture – dont les dattes. Les femmes ont encore un espace qui leur est dédié : le lavoir.

Certaines le préfèrent encore à la machine à laver car il offre encore un lien social. Elles viennent aussi y chercher de l’eau. À la nuit tombante, le village se fait désert. Les habitants ont délaissé les vieilles maisons pour de nouvelles constructions sur un autre versant de la montagne. Alors seulement remarque-t-on le silence brisé par le croassement des grenouilles et un son lointain de télévision. Et c’est tout. Un ravissement que l’on emporte avec soi jusqu’au fort du XVIIe siècle de Nizwa et son château et sa mosquée du IXe siècle avant de repartir. Avec, déjà, la furieuse envie de revenir.

Bérénice Debras
Source : Madame Figaro
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