5 mois ago
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Le gouvernement Trudeau souhaite rallier ses pairs du G7 au principe de l’égalité homme-femme

Isabelle Hudon
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Quoi attendre d’un G7 à La Malbaie?

Justin Trudeau prend soin, depuis trois ans, de se présenter sur la scène internationale comme un grand féministe. C’est donc sans surprise qu’il a décidé de placer son G7 sous le signe de l’égalité homme-femme. Reste à voir s’il saura convaincre ses homologues de lui emboîter le pas, certains d’entre eux ayant un bilan plus mitigé en la matière.

Le premier ministre canadien a choisi de donner priorité à cinq grands thèmes pour sa présidence du G7, mais il a accordé une importance toute particulière à l’un de ceux-ci, l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes, qui devra se refléter dans toutes les résolutions qu’adopteront les sept puissances économiques, à l’issue de leurs rencontres à La Malbaie la fin de semaine prochaine.

Et pour s’en assurer, Justin Trudeau avait nommé en janvier un conseil consultatif sur l’égalité des sexes. Un groupe de 21 personnes, issues de divers milieux et de différents pays — pas seulement ceux du G7 —, coprésidé par la philanthrope Melinda Gates et l’ambassadrice du Canada à Paris, Isabelle Hudon (photo). Le premier ministre voulait ainsi « vraiment forcer la conversation sur cet enjeu et que celui-ci devienne transversal aux quatre autres », explique Mme Hudon en entrevue au Devoir.

Des sous-comités de ce groupe — qui rassemble des personnalités comme Malala Yousafzai ou Christine Lagarde, du Fonds monétaire international — ont ainsi participé aux réunions préparatoires des ministres du G7. « Parce qu’on se disait que si on n’arrivait pas à avoir notre voix lors de ces rencontres et à influencer les conversations et les négociations en amont, eh bien, on arriverait un peu comme un cheveu sur la soupe à la fin avec nos recommandations », relate Isabelle Hudon.

Or, les collègues de l’ambassadrice ont été agréablement surpris. « On sait que, parfois, ça peut prendre du temps avant que le pli se prenne », consent la femme d’affaires québécoise, qui se définit comme une militante pour l’ambition féministe. Mais dès les rencontres subséquentes auxquelles participaient les membres du conseil consultatif, « le vocabulaire avait déjà changé ».

L’ambassadrice ne se fait toutefois pas d’illusions quant au sort des suggestions que son groupe soumettra aux leaders du G7. « Je suis convaincue que ce ne sont pas toutes nos recommandations qui vont être adoptées par le G7. Je peux le prédire dans ma boule de cristal. »

Une équité inégale

Et pour cause ; non seulement le sort des femmes diffère-t-il considérablement sur la scène internationale, mais ce, même au sein du groupe des sept.

Le rapport annuel du Forum économique mondial sur la parité entre les genres plaçait l’an dernier deux des membres du G7 loin derrière les cinq autres. La France se hissait en 11e place et l’Allemagne en 12e, tandis que le Royaume-Uni arrivait au 15e rang devant le Canada au 16e. Et les États-Unis étaient classés 49e. L’Italie arrivait cependant 82e, suivie de loin du Japon au 114e rang, sur les 144 pays dans lesquels ce rapport évalue la place des femmes en politique, en éducation postsecondaire et dans les secteurs de l’économie et de la santé.

« Il faut faire attention au ton qu’on adopte, pour ne pas avoir l’air trop maternel ou paternel envers les autres pays. Parce qu’on a encore du travail à faire, dans chacun de nos sept pays », note Isabelle Hudon. L’ex-femme d’affaires estime notamment qu’au Canada, le secteur privé n’a pas de leçons à donner en matière de parité.

Mais le conseil consultatif de Justin Trudeau ne se formalise pas de ces états des lieux bigarrés. Le comité s’est vu confier le mandat de remettre des recommandations « ambitieuses et audacieuses » au groupe des sept. Le premier ministre les a même sommés de lui laisser, à lui, le soin de rallier ensuite les alliés. « Il nous a mandatés de ne pas réfléchir selon les recommandations qui sont les moins dérangeantes, insiste Isabelle Hudon. Ça ne fait pas partie de notre mandat, de sauver la chèvre et le chou. »

Le retour du spectre de l’avortement

Parmi les enjeux qui sont toujours plus litigieux dans ces rencontres internationales : la santé reproductive et l’avortement. « Les droits sexuels et reproductifs sont l’un des fondements de l’égalité entre les sexes et, évidemment, on s’attendrait à ce que cela figure parmi les recommandations », faisait valoir ce printemps Katja Iversen, membre du conseil consultatif de Justin Trudeau et présidente de l’organisme Women Deliver, qui promeut la santé maternelle et sexuelle.

Le président américain Donald Trump a toutefois ressuscité l’interdiction pour les groupes qui reçoivent de l’aide américaine de promouvoir l’avortement à l’étranger. En Europe, l’avortement est seulement décriminalisé en Allemagne, tandis qu’au Royaume-Uni, une femme doit obtenir l’accord de deux médecins. Ceux-ci peuvent refuser d’offrir un avortement si la pratique heurte leurs convictions. En Italie, 80 % des médecins évoquent cette objection de conscience, ce qui fait qu’en 2017, entre 15 000 et 20 000 avortements illégaux ont été pratiqués.

« Je sais que certaines de nos recommandations vont soulever des interrogations ou ne créeront certainement pas le consensus », admet Isabelle Hudon.

Au dernier G8 qu’a présidé le Canada, Stephen Harper avait fait de la santé maternelle et infantile sa priorité. Mais il avait refusé que l’enveloppe amassée au sommet serve à financer l’avortement à l’étranger. À l’époque, ce sont les États-Unis et leur secrétaire d’État, Hillary Clinton, qui avaient fait la morale au Canada.

Au-delà du sommet

L’embauche de plus de femmes, leur recrutement au sein des forces armées, l’éducation des filles partout dans le monde ; la liste de recommandations du conseil risque d’être longue. Au-delà d’une simple liste, cependant, le groupe tentera d’établir au cours des prochains mois des « indicateurs de performance » qui permettront de vérifier que leurs idées « livrent les résultats escomptés ». « Parce que des fois, on peut un brin se tromper », reconnaît l’ambassadrice.

Même si les leaders du groupe des sept n’appuient pas certaines de leurs propositions, Mme Hudon et ses collègues comptent profiter des rencontres internationales qui suivront pour continuer d’y défendre leurs idées… comme le prochain sommet du G7. Car l’an prochain, ce sera au tour de la France de présider le groupe. « Considérant que le président Emmanuel Macron a voulu teinter son quinquennat de la priorité de l’égalité des sexes, on a bon espoir que cette priorité va vivre une deuxième année. »

D’ici là, la militante féministe se permet d’espérer que son enjeu devienne le sujet dominant du sommet de La Malbaie, notamment en raison de l’importance qu’y a conférée Justin Trudeau. « Je ne suis pas certaine qu’il puisse décider à l’avance de ce que les autres leaders décideront, mais il y a un beau risque. »

BILAN DU GOUVERNEMENT TRUDEAU EN MATIÈRE D’ÉQUITÉ

Un conseil des ministres paritaire dès son élection ; 15 des 30 ministres actuels sont des femmes.

Une kyrielle de nominations du gouvernement a été confiée à des femmes. Dans le lot : la gouverneure générale Julie Payette ; les lieutenantes-gouverneures de trois provinces et des deux territoires ; une juge à la Cour suprême et les juges en chef de deux provinces ; les commissaires à l’information et au lobbying.

Les comités de nomination des juges ont été modifiés, pour compter désormais une majorité de femmes et de membres des minorités religieuses ou culturelles dans le but de diversifier les bancs des tribunaux.

L’Enquête nationale sur la violence faite aux femmes et aux filles autochtones a été lancée à l’automne 2016.

Dépôt d’un projet de loi contre le harcèlementen milieu de travail. Le C-65 — toujours à l’étude — obligerait tout employeur fédéral (bureau de député, fonction publique, compagnie de transport aérien, de télécommunications, banque, etc.) à se doter d’un processus pour traiter les plaintes.

La GRC a hérité de 2 millions pour étudier quelque 25 000 plaintes d’agressions sexuelles classées « non fondées » depuis 2015.

Des mesures promises pour lutter contre le proxénétisme ont été insérées à un récent projet de loi sur la réforme du système judiciaire.

L’aide internationale du Canada s’est faite elle-même « féministe », bonifiée d’une enveloppe de deux milliards sur cinq ans. Les projets doivent dorénavant intégrer les femmes et assurer l’égalité des sexes. L’aide canadienne peut à nouveau financer la planification familiale, y compris l’avortement.

Le gouvernement s’est engagé à déployer davantage de femmes au sein des missions de paix et à en recruter davantage dans ses rangs. Le fédéral encouragera quelques pays alliés au sein de ces missions à faire de même, avec des sous à l’appui.

Le budget de cette année était le premier des libéraux conçu en se basant sur une « analyse comparative entre les sexes » (ACS+), qui évalue les impacts de chaque politique pour les femmes, les hommes et les autres identités de genre.

Le budget 2018 annonçait un projet de loi sur l’équité salariale au sein de la fonction publique et des entreprises fédérales (qui n’a pas encore été déposé), de même qu’un congé parental de cinq semaines pour les pères canadiens à compter de l’été 2019 et des congés parentaux pour les parlementaires. L’énoncé budgétaire offrait enfin un soutien aux entrepreneures canadiennes et une série d’incitatifs pour les femmes voulant se diriger vers des métiers traditionnellement occupés par les hommes.

Marie Vastel

Source : Le Devoir

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