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L’ANXIÉTÉ DE PERFORMANCE, UN FLÉAU CHEZ LES FILLES

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Obtenir des notes impeccables pour décrocher les meilleures bourses d’études ou un poste prestigieux. Se faire jolie pour son ou sa partenaire, être sympathique avec ses ami·e·s et disponible pour sa famille, multiplier les activités bénévoles pour rehausser son CV. Être « likée » sur Facebook, faire rire sur Snapchat, afficher ses vacances de rêve sur Instagram. Cuisiner comme Marilou, rester mince comme Mariepier, être drôle comme Mariana. La pression pèse lourd sur les épaules des filles. Dans un tel climat, faut-il s’étonner que l’anxiété de performance prenne la forme d’une épidémie qui se répand plus vite que la grippe?

La « génération burnout » : c’est le triste surnom accolé aux millénariaux·iales, tel que le rapporte un récent article de Buzzfeed1 qui révélait les problèmes d’anxiété de la population âgée de 22 à 38 ans, devenue adulte dans un contexte de domination des réseaux sociaux. Contrastant avec le bonheur désinvolte affiché sur ces plateformes, ce mal-être se fait aussi sentir chez les plus jeunes.

Depuis 2010-2011, les troubles anxieux sont en hausse chez les élèves du secondaire, a démontré une récente étude de l’Institut de la statistique du Québec2 réalisée auprès de 62 000 jeunes québécois. La proportion d’élèves ayant reçu un diagnostic est passée de 9 à 17 %. Et ce sont les filles qui sont les plus touchées, avec 23 % (contre 12 % chez les garçons).

– Aude Villatte, professeure au Département de psychoéducation et de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais.

« De plus en plus, les jeunes vivent avec l’impression de devoir toujours prendre la bonne décision. Pendant ce temps, le choix augmente! […] Plusieurs jeunes disent d’ailleurs qu’ils n’écoutent plus les infos, parce que cela les stresse de savoir tout ce qui se passe et d’être continuellement au courant de toutes les catastrophes »

– Aude Villatte, professeure au Département de psychoéducation et de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais.

L’échec, c’est quoi ça?

« Il n’est pas nouveau que les filles soient plus anxieuses et dépressives, entre autres parce que, de façon générale, elles intériorisent plus leurs troubles que les garçons. Ce qui a augmenté dans les dernières années, c’est l’anxiété chez les étudiant·e·s du collégial. On observe que la pression de performer, de ne pas vivre avec l’échec est plus grande qu’auparavant », soutient Diane Marcotte, professeure de psychologie à l’Université du Québec à Montréal.

Pourquoi autant d’anxiété dans un contexte de prospérité qui fait miroiter de foisonnantes perspectives d’avenir aux générations montantes? La psychologue avance une explication : « Ce sont des jeunes à qui on a beaucoup dit : “T’es beau ou belle, t’es capable, t’es fin·e et tu peux tout réussir dans la vie.” Or, comme on n’a pas suffisamment préparé ces garçons et ces filles à vivre l’échec, cette perspective devient plus effrayante. »

« De plus en plus, les jeunes vivent avec l’impression de devoir toujours prendre la bonne décision. Pendant ce temps, le choix augmente! Par exemple, plusieurs utilisent des applications de rencontres qui offrent une surabondance de possibilités. Sans parler de l’accès continu à l’information. Plusieurs jeunes disent d’ailleurs qu’ils n’écoutent plus les infos, parce que cela les stresse de savoir tout ce qui se passe et d’être continuellement au courant de toutes les catastrophes », rapporte Aude Villatte, professeure au Département de psychoéducation et de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais.


« Ce sont des jeunes à qui on a beaucoup dit : “T’es beau ou belle, t’es capable, t’es fin·e et tu peux tout réussir dans la vie.” Or, comme on n’a pas suffisamment préparé ces garçons et ces filles à vivre l’échec, cette perspective devient plus effrayante. »

– Diane Marcotte, professeure de psychologie à l’Université du Québec à Montréal

Performer dans l’incertitude

Tant sur le plan personnel que dans le cadre de ses recherches doctorales, la question de l’anxiété de performance chez les jeunes femmes intéresse grandement Camille Robert, autrice de l’essai Toutes les femmes sont d’abord ménagères. Elle reconnaît que chez ses collègues féminines, il existe une pression d’en faire plus qui se traduit par un accroissement de la performance.

« Pour obtenir des bourses ou des postes en recherche et en enseignement, il faut vraiment avoir un CV impressionnant. Les femmes ressentent la pression de devoir faire leurs preuves davantage que les hommes. Plusieurs expérimentent le syndrome de l’imposteur, qui découle de la difficulté qu’elles ont à faire reconnaître leurs compétences, dans un environnement hautement compétitif. »

Elle remet d’ailleurs en question le discours de confiance envers les perspectives d’emploi des jeunes. « Les femmes qui entrent à l’université sont confrontées à beaucoup d’incertitude. On voit comment, à l’heure actuelle, le marché de l’emploi demeure très genré : quand on parle de création d’emplois, on fait surtout référence au secteur manufacturier, dont plusieurs métiers sont traditionnellement masculins. Pendant ce temps, le secteur des services (traditionnellement plus féminin) va moins bien. Sans parler du milieu de la santé, où le recours aux agences privées et aux heures supplémentaires obligatoires engendre une grande pression sur les travailleuses, et de la surcharge de travail dans le monde de l’enseignement… »


© Nathalie St-Pierre

« Pour obtenir des bourses ou des postes en recherche et en enseignement, il faut vraiment avoir un CV impressionnant. Les femmes ressentent la pression de devoir faire leurs preuves davantage que les hommes. »

– Camille Robert, doctorante en histoire et autrice de l’essai Toutes les femmes sont d’abord ménagères

Sois belle, aidante et forte

Jadis associée à des domaines d’études comme le droit, la médecine ou l’ingénierie, l’anxiété de performance se manifeste désormais dans des domaines majoritairement féminins. Sarah B. (prénom fictif) décrit la pression qu’elle ressent depuis qu’elle est entrée, en septembre 2018, à la maîtrise en orthophonie à l’Université Laval : « Au début de l’année, les profs nous disent que maintenant qu’on est admis·es, on peut se détendre. Mais c’est un beau discours qui ne correspond pas à la réalité des exigences et à la charge de travail élevée », dit-elle, précisant que dans son programme composé de 48 femmes sur 50 étudiants, l’apprentissage du métier vient avec quelques vieux stéréotypes de genre.

« Tout comme les sciences infirmières, c’est un métier où on valorise le côté féminin du soin, où l’aspect maternel est mis de l’avant, de par la nature de ce travail qui nous amène à œuvrer auprès des enfants. Il peut aussi y avoir de la compétition sur le plan de l’apparence. Résultat : plusieurs aspects comme la sensibilité, la compréhension, le côté maternant, la pression d’être jolie deviennent valorisés. »

Si les jeunes femmes qui performent à l’université se montrent plus anxieuses que leurs confrères masculins, c’est peut-être lié à des environnements qui continuent de faire preuve de sexisme, songe Louise Cossette, professeure en psychologie à l’Université du Québec à Montréal. Celle qui donne le cours Psychologie différentielle des sexes cite des recherches universitaires démontrant une discrimination de genre dans le processus d’embauche pour des postes en sciences.

« Des études ont révélé qu’on offre plus souvent des postes aux gars, en leur accordant aussi un meilleur salaire. Ces obstacles minent la confiance des filles. En revanche, quand on regarde leurs résultats scolaires, on voit qu’elles sont très bonnes et arrivent à afficher leurs capacités dans un contexte qui leur est un peu hostile. Pour percer, il faut entre autres qu’elles aient une grande force de caractère et le soutien de leur entourage. »

Louise Cossette.

« Des études ont révélé qu’on offre plus souvent des postes aux gars, en leur accordant aussi un meilleur salaire. Ces obstacles minent la confiance des filles. […] Pour percer, il faut entre autres qu’elles aient une grande force de caractère et le soutien de leur entourage. »

– Louise Cossette, professeure en psychologie à l’Université du Québec à Montréal

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Selon Diane Marcotte, le fait que les filles accordent une plus grande importance aux relations interpersonnelles – en raison notamment de leur socialisation – et cherchent l’approbation peut nourrir l’anxiété de performance, souvent associée à la peur d’être évalué·e par les autres. « Les filles veulent être gentilles avec leurs partenaires, leurs enseignant·e·s, leurs parents, leurs ami·e·s », exprime la psychologue, qui soutient que les réseaux sociaux et leur abondance de selfies et de « likes » peuvent accentuer l’anxiété.

Comment freiner la montée de ce trouble aux effets dévastateurs? Les études suggèrent que le yoga et la méditation pleine conscience ont un effet positif, confirme Diane Marcotte, qui est à la tête du projet ZENÉTUDES visant à pourvoir les cégépien·ne·s de stratégies de résolution de problèmes. « À l’heure actuelle, on dit que l’anxiété de performance se manifeste dès l’âge de 7 ans. En aidant les jeunes à travailler sur leurs pensées, on les outille à long terme. »

Remettre la vulnérabilité au goût du jour pourrait aussi se révéler une méthode efficace. C’est ce que fait Brené Brown, chercheuse américaine en sciences sociales. Sa conférence TED sur le sujet3 est d’ailleurs l’une des plus visionnées de tous les temps. Il y a de l’espoir!

Sylvie St-Jacques

Source : Gazette des femmes

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