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Huile de palme : L’Afrique au cœur des enjeux géostratégique, écologique et socio-économique

Thierry TENE 22
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L’huile de palme est actuellement le produit qui mobilise une coalition hétéroclite (ONG, consommateurs, syndicats, industriels, politiques et médias) contre son utilisation notamment en Europe. La principale raison évoquée par ces détracteurs est écologique.

Le sommet de la démagogie est atteint avec les campagnes de publicité des industriels qui garantissent des produits sans huile de palme mais qui se gardent bien d’indiquer l’impact environnemental global de leurs produits ainsi que les répercussions sur la santé des consommateurs.

Mais comme l’huile de palme bashing est tendance en Europe, difficile de trouver des personnes pour faire une analyse équilibrée et dépassionnée.

Si la principale préoccupation des détracteurs de l’huile de palme était écologique, l’excellent rapport Palmiers à huile et biodiversité de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), dont personne ne peut contester l’engagement écologique aurait clos le débat.

Le rapport précise en effet qu’ « au final, les réponses quant à la durabilité de la culture des palmiers à huile requièrent des jugements de valeur, mais ceux-ci doivent se fonder sur des données probantes. Un message clair, tout au long de ce rapport, est que tout indique que l’huile de palme n’est pas prête de disparaître. Etant donnée la demande mondiale d’huiles végétales et le fait que les palmiers à huile produisent ces huiles plus efficacement que n’importe quelle autre culture, il semble n’y avoir aucun moyen simple d’éliminer l’huile de palme sans risquer de produire des impacts environnementaux et sociaux potentiellement plus importants dans d’autres régions du monde, par l’expansion compensatoire de cultures oléagineuses alternatives. »

D’après l’UICN, « avec 18,7 millions d’hectares de plantations industrielles de palmiers à huile en 2017, cette industrie représente la troisième plus grande culture oléagineuse en termes de superficie de plantation, derrière le soja et le colza. En raison de ses rendements élevés, le palmier à huile produit environ 35 % de la totalité de l’huile végétale sur moins de 10 % des terres allouées aux cultures oléagineuses. »

L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature rappelle également qu’ « aucune culture d’huile végétale n’est sans impact sur la biodiversité et le simple remplacement de l’huile de palme par une huile dérivée du soja, par exemple, aurait des répercussions sur celle-ci. Le palmier à huile offre des rendements 6 à 10 fois supérieurs à ceux d’autres cultures oléagineuses. Il utilise environ 6 % de la superficie totale utilisée pour la culture d’huiles végétales, mais selon une étude réalisée en 2012 et des données de la FAO de 2014, il produit plus d’un tiers de l’huile végétale mondiale. Le soja occupe 40 % des surfaces de cultures oléagineuses et ne produit que 22 % des huiles végétales mondiales, bien qu’il génère également d’autres produits que
de l’huile. Si l’huile de palme était remplacée par d’autres cultures oléagineuses, la superficie mondiale utilisée pour la production d’huiles végétales devrait donc augmenter sensiblement, entraînant potentiellement des impacts négatifs majeurs sur la biodiversité. »

On ne peut donc pas objectivement aborder les externalités négatives de la culture de l’huile de palme sans une analyse comparative avec celles des produits de substitution envisagés.

D’ailleurs les bilans environnementaux du soja et du colza n’ont pas le même intérêt pour les associations environnementales et tous ceux qui critiquent l’huile de palme. On se demande bien pourquoi ?

Au-delà des mises en scène et des rapports chocs accompagnés d’un fort retentissement médiatique, la corrélation entre la déforestation et la culture de l’huile de palme est très loin de la gravité présentée.

L’UICN cite une étude qui suggère qu’entre 2000 et 2013, seulement 0,2 % de la perte mondiale de ce que l’étude qualifie de « paysage forestier intact » a été converti en plantations de palmiers à huile.

L’argument écologique présenté par les détracteurs de l’huile de palme pour demander son interdiction est donc un prétexte qui masque le protectionnisme et la volonté de substituer un oléagineux produit hors de l’Europe par d’autres cultivés sur le continent européen.

En effet, c’est uniquement sous les tropiques (température moyenne de 25°C et hygrométrie supérieure à 60 %) qu’on peut cultiver l’huile de palme. Ce qui limite sa production dans les pays du Sud (Afrique, Amérique Latine et Asie).

Afrique, un berceau et leader de l’huile de palme qui ne satisfait même plus sa demande intérieure

Le nom scientifique du palmier à huile est Elaeis guineensis Jacq., qui signifie Huile de Guinée.

Malgré que l’huile de palme soit originaire d’Afrique, sur les 60 millions de tonnes de production annuelle dans le monde, l’Afrique Centrale et de l’Ouest ne produisent que 3 millions de tonnes soit 5 %.

La consommation annuelle africaine est de 6 millions de tonnes soit 10 % de l’huile de palme produite dans le monde. L’Afrique doit donc doubler sa production pour répondre à la demande. Celle-ci devrait encore exploser à cause de l’urbanisation.

D’après le rapport « Ouvrir les villes africaines au monde » publié par la Banque Mondiale l’année dernière, la population urbaine africaine s’élève à 472 millions d’habitants. Elle va doubler au cours des vingt-cinq prochaines années pour atteindre un milliard d’habitants en 2040.

Selon l’UICN, rien qu’en Afrique Centrale, plus de 50 millions d’hectares sont propices au développement des cultures de palmiers à huile, d’un point de vue agronomique.

Mais elle mentionne également des études qui suggèrent que moins d’un dixième de cette surface pourrait être développée de façon responsable et durable, en raison des contraintes et limitations sociales (terres déjà utilisées par les communautés locales pour différents types de production, conflits avec les communautés), techniques (absence d’infrastructures adéquates, telles que routes, usines de production ou installations d’exportation), écologiques (rayonnement solaire, pluie et température) et un manque de main-d’œuvre.

Jadis premier exportateur mondial d’huile de palme avec 43 % de la production mondiale, le Nigeria n’est aujourd’hui que le cinquième exportateur avec 1,5 % de la production mondiale. Le pays n’arrive même plus à répondre à l’immense besoin de ses 180 millions d’habitants.

Pour une production annuelle d’un million de tonne d’huile de palme, le pays consomme 2,86 millions de tonnes. Malgré la demande intérieure non satisfaite, le Nigeria dispose pourtant de grandes surfaces agricoles propices à la culture de l’huile de palme.

Avec une production annuelle de près de 500 000 tonnes d’huile de palme, la Côte d’Ivoire est le deuxième producteur africain et exporte dans les pays voisins.

Le Cameroun est confronté à un déficit structurel annuel de 130 000 tonnes d’huile de palme.

Développement industriel et durable de l’huile de palme, le Gabon montre la voie

Dans un passé pas si lointain, le Gabon importait l’huile de palme du Cameroun. Mais aujourd’hui c’est l’inverse.

En effet, le Gabon Industriel, le Gabon Vert et le Gabon des Services, sont les trois piliers de la stratégie du développement du Gabon initié par le Président Ali Bongo pour d’accélérer son industrialisation. Et les résultats sont déjà palpables.

C’est ainsi que la société Olam Palm Gabon a développé d’immenses cultures de palmeraies et installé une usine d’huile de Palme, l’une des plus grandes en Afrique, à Mouila.

Cette année, elle devrait probablement dépasser les 19 milliards de FCFA de Chiffre d’Affaires réalisé en 2017. Le Cameroun vient, en effet, de confirmer une commande de 50 000 tonnes d’huile de palme au Gabon.

A deux reprises dans son rapport Palmiers à huile et biodiversité l’UICN salue les initiatives de culture durable de l’huile de palme au Gabon :

L’approche HCV (Haute Valeur de Conservation), par exemple, a aujourd’hui été appliquée à l’échelle nationale, au Gabon, pour guider
la planification des plantations de palmiers à huile dans le pays.

Le Gabon, par exemple, prépare une approche nationale de l’huile de
palme dans le cadre de son plan national d’aménagement du territoire, comprenant des recommandations sur l’allocation de terres à l’agriculture, parallèlement à la conservation, à
la production de bois et autres utilisations des
sols.

Avec le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Libéria, le Nigéria, la République Centrafricaine, le Congo, la République Démocratique du Congo et la Sierra Leone, le Gabon fait partie des 10 pays africains membres de l’Initiative pour l’huile de palme en Afrique de la Tropical Forest Alliance 2020 (TFA 2020). Elle vise à assurer un développement de la filière de l’huile de palme en Afrique qui soit respectueux de l’environnement et de la société et qui protège les abondantes forêts tropicales du continent tout en apportant des avantages économiques à la région.

Comment l’Afrique peut reprendre le leadership mondial de la production de l’huile de palme ?

Pour limiter la sortie des devises, accroître la création d’emploi, augmenter l’assiette fiscale, répondre à sa demande intérieure croissante et saisir les parts de marché à l’extérieur, à l’instar du Gabon, les pays africains doivent avoir une stratégie ambitieuse de développement industriel de la culture de l’huile de palme.

La première urgence est la clarification de la situation foncière dans les pays afin d’éviter les conflits avec les communautés locales. On peut envisager les états généraux du foncier dans les différents pays afin de mobiliser toutes les parties prenantes autour de l’adoption d’une législation foncière par consensus.

Malgré la faiblesse du marché mondiale de l’huile issue des filières durables, l’Afrique doit miser sur une durabilité de sa filière de production d’huile de palme.

Selon l’UICN, sur les 3 232 429 ha de superficie de terres certifiées au 30 juin 2017 par la Table ronde sur l’huile de palme durable, l’Afrique est le continent qui possède la plus petite superficie avec 55 156 ha. On estime que seul un cinquième de l’huile de palme mondiale était certifié en 2017, et seulement la moitié était vendue comme telle. La plus grande partie de cette huile de palme certifiée est vendue aux marchés européens ou nord-américains, qui ne représentaient que 16 % du marché domestique mondial de l’huile de palme en 2014.

Mais à cause des principes de l’Equateur, les banques, investisseurs et surtout bailleurs de fonds sont très exigeants sur les critères ESG (Environnement, Social et Gouvernance) des projets d’huile de palme.

De plus, la durabilité de la filière de l’huile de palme permet d’anticiper et de limiter les risques sociaux et environnementaux ainsi que toutes les attaques dont sont victimes les producteurs d’huile de palme.

Enfin, certains clients, notamment les multinationales engagées dans la RSE, accordent la priorité à des filières d’approvisionnements durables. Encore plus pour l’huile de palme où ces entreprises sont soumises à une pression énorme.

Il faut donc que les entreprises africaines de production d’huile de palme s’impliquent fortement dans la Responsabilité Sociétale et la mise en œuvre des Objectifs de Développement Durable.

Un autre challenge sera l’augmentation du rendement notamment dans les plantations villageoises. La productivité atteint à peine les 6 tonnes à l’hectare pourtant elle est de 20 à 25 tonnes à l’hectare en Asie.

Les Etats et les entreprises doivent investir massivement dans la recherche et développement sur les espèces à fort rendement et l’optimisation des conditions climatiques de production d’huile de palme en Afrique.

Il faut également un développement des synergies entre les petits producteurs, qui représentent dans certains pays plus de 80 % de la production nationale d’huile de palme, et les industriels pour une meilleure coordination, l’amélioration de la productivité et l’augmentation des rendements.

Même sur le plan écologique, l’Afrique a des arguments à faire valoir. D’après l’étude de l’IUCN cité précédemment, entre 1972 et 2005, les palmiers à huile sont responsables de seulement 3 % de la perte de forêt en Afrique de l’Ouest.

Contrairement à d’autres régions du monde où la culture de l’huile de palme se fait majoritairement sous forme de monoculture à des fins commerciales, en Afrique, c’est le système agroforestier qui est privilégié.

Il faut donc consolider cette dynamique tout en accélérant une culture de l’huile de palme destinée à l’exportation après la satisfaction des marchés nationaux.

D’un point de vue social, le développement de l’huile de palme en Afrique aura des répercussions très importantes en terme de création d’emplois.

En effet, sa production nécessite beaucoup de main-d’œuvre car la récolte se fait en grande partie à la main. Selon l’UICN, il faut en moyenne un ouvrier pour 8 à 12 ha.

Le Fonds Monétaire International vient d’indiquer dans son rapport « absorber les nouveaux arrivants sur les marchés du travail. » la nécessité pour l’Afrique d’une création annuelle de 20 millions d’emplois pendant 20 ans.

Le développement de l’huile de palme permettra de répondre, en partie, à cet important défi.

Il est aussi urgent accélérer le développement des infrastructures indispensables à une industrialisation de la filière de l’huile palme avec en perspective la saisie des parts de marché à l’international.

La bataille autour de l’huile de palme ne fait que commencer et va probablement prendre de l’ampleur.

L’Afrique doit donc se préparer en conséquence surtout si elle veut reprendre à l’Asie le leadership mondial de la production et de l’exportation de l’huile de palme.

L’Afrique devrait surtout miser sur la production durable, élaborer des guides sur la Responsabilité Sociétale des entreprises agricoles en Afrique, définir des labels RSE pour les entreprises, valoriser les entreprises et les pays qui ont les bonnes pratiques d’industrialisation durable de la filière et développer la certification durable de l’huile de palme produite en Afrique.

Une certification RSE crédible de l’huile de palme africaine aura un impact considérable auprès des multinationales.

Thierry TENE, Directeur de Afrique RSE

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