2 semaines ago
31 Views

Coupe du monde de football : l’écart abyssal des primes entre hommes et femmes

Le Monde
  • banner
  • banner

Les primes offertes par la FIFA aux sélections participant au Mondial féminin ont doublé en quatre ans mais l’écart avec celles des hommes se creuse encore.

Les primes prévues pour les équipes participant à la Coupe du monde féminine de football seront doublées cette année par rapport au précédent Mondial au Canada, en 2015. La hausse de l’enveloppe de 13,3 millions à 26,6 millions d’euros avait été annoncée en octobre 2018 par le président de la Fédération internationale de football association (FIFA), Gianni Infantino. « C’est un message important adressé aux femmes dans le monde du football », avait-il déclaré.

La FIFA a par ailleurs débloqué 10 millions d’euros pour la préparation des équipes participantes au Mondial et 7,4 millions pour les clubs qui libèrent leurs joueuses durant la compétition. L’enveloppe globale s’élève ainsi à 44 millions d’euros contre 13,2 millions pour le Mondial 2015, au Canada. Par ailleurs, la FIFA débourse 146 millions d’euros pour l’édition 2019 (coûts opérationnels, transport et hébergement des équipes, arbitrage).

Ce message a pourtant eu du mal à passer auprès de certaines joueuses, notamment aux Etats-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Norvège et en Suède. Car, en rehaussant aussi au passage les primes des équipes masculines à la Coupe du monde 2018 en Russie, de 317,9 à 355,2 millions d’euros, la FIFA a creusé l’écart entre hommes et femmes. « A ce rythme-là, il faudra 20 ans pour atteindre l’égalité des primes », dénoncent les Australiennes sur leur site « Our goal is now » (« Notre but est maintenant ») dans une campagne lancée quelques jours avant le Mondial.

Roxana Maracineanu réclame un geste « symbolique »

Sixièmes au classement féminin de la FIFA, les Matildas [le surnom des joueuses australiennes], si elles remportent la Coupe du monde en France, toucheront 3,5 millions d’euros, bien loin des 32 millions reçus par l’équipe de France masculine pour son titre en 2018. Mais surtout, deux fois moins que leurs homologues masculins qui se sont « juste » qualifiés pour le Mondial 2018.

En France, les joueuses de la sélection, toutes professionnelles, sont plutôt discrètes sur le sujet. La ministre française des sports a cependant haussé le ton vendredi 7 juin. « Vu l’argent qu’il y a dans le football masculin, on pourrait envisager quelque chose de symbolique de la part de la FIFA ou de la Fédération française », a déclaré Roxana Maracineanu au micro de Franceinfo.

« L’écrasante majorité des footballeuses dans le monde restent amatrices, explique Sarai Bareman, responsable du département  consacré au football féminin à la FIFA. Nous devons avoir une vision plus large et les primes pour les équipes participantes au Mondial représentent une petite partie des investissements dévolus au développement du football féminin à travers le monde. » L’instance a prévu d’investir entre 352 et 440 millions d’euros dans le développement du football féminin pour le cycle 2019-2022

La FIFA communique peu sur la Coupe du monde féminine d’un point de vue financier. Dans ses rapports annuels, le Mondial féminin est souvent mélangé avec d’autres compétitions. Impossible, ainsi, de savoir si la compétition est rentable ou pas. « Depuis que les droits des compétitions FIFA sont vendus à des partenaires commerciaux à travers des packages, les revenus spécifiques pour le Mondial féminin ne peuvent pas être distincts de l’ensemble des revenus tirés des compétitions », répond la FIFA.

Le président de la FIFA, Gianni Infantino (à gauche), et le président de la FFF, Noël Le Graët, avant le 69e Congrès de la FIFA à Paris, le 5 juin, avant le lancement de la Coupe du monde féminine.
Le président de la FIFA, Gianni Infantino (à gauche), et le président de la FFF, Noël Le Graët, avant le 69e Congrès de la FIFA à Paris, le 5 juin, avant le lancement de la Coupe du monde féminine. ALESSANDRA TARANTINO / AP

« On ne sait pas combien ça rapporte et combien ça coûte »

« Tant qu’il n’y a pas une déclaration séparée des profits et pertes sur la Coupe du monde féminine, on ne sait pas vraiment combien ça rapporte et combien ça coûte, confie Moya Dodd, ex-internationale australienne et membre du comité exécutif de la FIFA de 2013 à 2016. Et tant qu’on n’a pas ça, l’argument selon lequel les femmes sont moins rentables n’est pas très convaincant, surtout si on considère l’écart historique d’investissement. »

La relation entre la FIFA et les femmes est pour le moins contrariée, l’instance ayant tardé à saisir l’importance de la pratique féminine. Les premières Coupes du monde furent disputées dans les années 1970 en dehors du cadre de la FIFA. Au niveau international, il faudra attendre 1988 pour qu’une compétition test soit lancée par la FIFA, puis 1991 pour la première Coupe du monde officielle.

« Si on pense en termes économiques, de business, on pourrait dire que le football masculin a exclu le football féminin du marché de façon illégale, et que les hommes doivent donc payer une compensation aux femmes pour le préjudice économique », analyse Stefan Szymanski, professeur d’économie à l’Université du Michigan aux Etats-Unis et auteur de Soccernomics, un livre qui analyse les succès et échecs des nations en football au prisme de l’économie. Il estime ce préjudice à des milliards d’euros. « Et si on avait des milliards d’euros aujourd’hui dans le football féminin, on pourrait créer un produit commercial viable », affirme-t-il.

Salaire minimum identique pour joueuses et joueurs en Australie

En dehors de la question des primes, les conditions offertes aux joueuses en Coupe du monde tendent à se rapprocher de celles des hommes. Cette année, le Mondial se disputera sur des pelouses en herbe et non synthétiques comme au Canada en 2015. L’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) sera utilisée comme lors du Mondial masculin en Russie en 2018. Mais quelques différences subsistent, notamment sur la classe des billets d’avion ou le nombre de bus mis à disposition pour les équipes.

« Ces comparaisons font les gros titres des journaux mais le chemin est long pour obtenir l’égalité sur tous ces aspects », explique Moya Dodd. « Même si vous égalisez une chose, il y aura encore des centaines de différences, constate-t-elle. Ce que j’aimerais voir, c’est une égalité dans les efforts. Est-ce qu’il y a eu autant d’efforts pour encourager les petites filles et les petits garçons au niveau local ? Pour commercialiser la Coupe du monde féminine autant que la masculine ? Pour développer des nouvelles compétitions, des partenariats avec des sponsors, des infrastructures, éduquer les entraîneurs ? ».

L’Australienne Samantha Kerr (en jaune) fait partie des joueuses qui dénoncent l’écart entre les primes accordées aux joueuses et au joueurs en Coupe du monde.
L’Australienne Samantha Kerr (en jaune) fait partie des joueuses qui dénoncent l’écart entre les primes accordées aux joueuses et au joueurs en Coupe du monde. RAAD ADAYLEH / AP

La question n’est pas que l’affaire de la FIFA. Elle se pose pour les fédérations, les sponsors, les clubs, les gouvernements. Dans certains pays, les joueuses passent par la justice pour faire valoir leurs droits. Comme les championnes du monde américaines qui dénoncent la différence de traitement avec leurs collègues masculins et ont attaqué, en mai, leur fédération pour « discrimination ».

De l’autre côté de la planète, les Australiennes essayent d’ouvrir la voie. « Changer cela avant la Coupe du monde serait vraiment cool et on espère que tous les pays vont nous suivre », déclarait l’attaquante vedette australienne Samantha Kerr à propos des primes de la FIFA, quelques jours avant le Mondial.

Son souhait semble avoir été entendu, du moins du côté de sa fédération. Celle-ci a annoncé vendredi, à quelques heures de l’ouverture de la Coupe du monde, que joueuses et joueurs toucheraient désormais les mêmes salaires minimums en championnat australien. Pour ce qui est des primes en équipe nationale, silence radio.

  • banner