Glucides, protéines, oméga 3… En 2019, le secret de la réussite semble tenir en un mot, concentré comme une gélule de complément alimentaire : énergie. À partir d’un certain niveau de responsabilités, difficile de rencontrer une femme d’affaires et, a fortiori, de déjeuner avec elle, sans que le sujet de l’alimentation ne s’invite au menu de la conversation. Quand, il y a dix ans, la préoccupation générale tournait autour des régimes, de la minceur et du «manger light», aujourd’hui la priorité a changé. «Évidemment, le poids reste une préoccupation, surtout dans l’entreprise, un monde d’hommes où l’apparence des femmes est sans cesse jugée et où elles doivent enchaîner déjeuners, cocktails ou dîners, qui malmènent leur ligne», concède Valérie Espinasse, une des nutritionnistes les plus réputées du moment. Mais dans son cabinet au cœur de Paris, où se pressent nombre debusiness women débordées, il est surtout question d’une chose : tenir.

Une question d’énergie

«C’est ce qu’elles me demandent : comment tenir toute la journée de façon linéaire, sans coup de mou, précise Valérie Espinasse. Enchaîner les réunions tout un après-midi, puis la seconde journée du soir et, pour certaines, les déplacements, les effets du jet lag. Je les compare à des sportives de haut niveau.» D’autres viennent aussi la consulter pour réduire les syndromes prémenstruels, qui les épuisent. «Pendant plusieurs jours, elles n’ont plus d’énergie, ont du mal à se concentrer, poursuit la spécialiste. C’est un handicap par rapport aux hommes, et elles ne peuvent plus se le permettre.»

«Réguler ses apports» pour «rester focused», en forme. Voilà le graal. Et comme ces femmes, éduquées, habituées à la perfection et ouvertes sur le monde, ne font rien au hasard, elles nourrissent leurs recherches d’articles ou de lectures le plus souvent américaines, rendues accessibles par Amazon. «Deux livres m’ont passionnée, explique Mathilde Lacombe, cofondatrice de Birchbox et de la marque de cosmétiques Aime Skincare. Younger, de Sara Gottfried, ou comment gagner dix ans – cette chercheuse y décrypte les pratiques alimentaires des peuples qui vivent le plus longtemps. Et Clean, d’Alejandro Junger, cardiologue et spécialiste de la médecine orientale, qui a élaboré un programme sur mesure pour détoxifier l’organisme. Je lis, je surligne, je prends des notes. J’adorerais un jour prendre des cours de nutrition aux États-Unis.» Comme elle, de plus en plus de trentenaires ou de jeunes quadras ont recours à des nutritionnistes ou à des naturopathes. D’où un discours construit et quasi scientifique sur le sujet.

PhD de nutrition

Un PhD de nutrition

«Clairement, la nourriture est devenue le premier médicament», confirme Mathilde Lacombe, cofondatrice de Birchbox et de la marque de cosmétiques Aime Skincare.

Que veut dire bien manger – en l’occurrence donc, manger pour «tenir» ? En résumé : prendre un petit-déjeuner protéiné (fromage, œufs, avocat, crêpes) et sans glucides (sucre, confitures ou gâteaux sont à proscrire, certaines les remplacent par des fruits frais). Diminuer sa consommation de viande (pas plus de trois fois par semaine), à remplacer par du poisson, au déjeuner et éventuellement au dîner, avec légumes et féculents, céréales (quinoa, blé…) ou légumineuses (lentilles, pois, haricots secs). Le tout bio, évidemment. Surtout, pas de lait de vache (source d’intolérance), mais des laits végétaux ou des laitages de brebis ou de chèvre. Graisses végétales only. Consommation importante de graines (de courges, pour les protéines, de chia, pour les oméga 3). Le sucre, inflammatoire notoire (donc cancérigène), est totalement banni. De même que, souvent, le gluten, jugé mauvais pour l’énergie. Pour les petits creux, amandes chargées en magnésium ou chocolat à 80 % minimum de cacao. Et pour celles qui ont fait tester par prise de sang leurs intolérances, des compléments alimentaires («vitamines, minéraux, acides gras, probiotiques et phytothérapie», explique Valérie Espinasse) pour éviter les carences, restaurer la flore intestinale et garantir l’équilibre émotionnel. Des ordonnances onéreuses (environ 150 à 200 euros par mois) aux posologies contraignantes, mais qui rassurent.

«Clairement, la nourriture est devenue le premier médicament», confirme Mathilde Lacombe. Car, expliquent-elles toutes, «tenir»… c’est aussi prévenir. Ne pas tomber malade. «J’ai commencé à m’intéresser à l’alimentation parce que j’ai eu des problèmes de santé, explique Sandra, 35 ans, manager dans un grand groupe de luxe. En l’occurrence, une pancréatite à 30 ans. J’ai dû apprendre à écouter mon corps.» Or, à la naissance de son premier enfant, deux ans plus tard, ce corps crie. «Le manque de sommeil, la fatigue sont devenus une obsession. Tenir des journées de travail de douze heures avec des nuits de quatre heures, ce n’est pas humain… J’ai changé mon alimentation parce que je voulais le meilleur pour mon fils – manger sain, bio… -, mais aussi parce que c’est la seule chose que je pouvais modifier. Récemment promue, je ne pouvais pas demander un quatre-cinquièmes ni un congé parental. Je me suis dit : “Si tu ne fais rien, c’est le cancer assuré dans dix ans.”»

Vivre plus longtemps

Vivre plus longtemps

«Changer son alimentation, c’est compenser le mal qu’on se fait par ailleurs en travaillant autant d’heures», Sandra, manager dans un grand groupe de luxe.

Cancer. Le mot est prononcé. Il ne faut pas gratter beaucoup pour voir pointer, derrière l’obsession nutritionnelle, l’angoisse existentielle. «On sait qu’on est folles de travailler autant, reconnaît Sandra. Changer son alimentation, c’est compenser le mal qu’on se fait par ailleurs en travaillant autant d’heures derrière nos écrans, avec toute cette pression. Je veux pouvoir profiter de mon fils le plus longtemps possible.»

Et il y a un grand appétit de vivre chez ces femmes créatives et conquérantes, à l’image de Julie Brisson, à la tête de Compagnie Marco Polo (Bompard, Bonton, Paule Ka), fonds d’investissement qu’elle dirige avec son mari, ancien propriétaire de Maisons du Monde. Passionnés par la santé et l’écologie, et ayant la chance de vivre en Bretagne près de la mer, avec un potager, tous deux ont construit un programme alimentaire sur mesure. Jus vert fait maison chaque matin, avec curcuma et poivre (le second renforçant l’action anti-inflammatoire du premier). Cure de spiruline deux fois par an pour renforcer l’immunité. Et beaucoup d’aliments antioxydants (anti-âge et anticancéreux), du poisson, des harengs riches en oméga 3, des huîtres et des palourdes pour la vitamine B12 (la seule que l’organisme stocke et régule) et un protocole (cure) de chlorella une fois par an pour détoxiquer l’organisme des métaux lourds contenus dans les produits de la mer. «Quand je suis en déplacement, je trimballe mes salades de légumes bios faites maison dans des Tupperware en verre. Elles sont assaisonnées avec herbes, échalotes, ail, oignon, parce que c’est bon pour la santé, mais aussi parce que c’est mon plaisir, précise-t-elle, et que j’ai du mal à manger autrement.»

Liberté sous contraintes

Opter pour une nourriture non transformée impose aux femmes, malgré un agenda ultrachargé, de cuisiner le soir et le week-end avec les enfants. Mais – et c’est l’un des paradoxes de l’enquête – c’est une contrainte qu’elles revendiquent. «Je suis aliénée par les e-mails, les réunions, explique l’une d’entre elles. L’alimentation, c’est le seul domaine où je peux encore exercer mon libre arbitre…»

Dans son dernier ouvrage, Le Corps des femmes(Philosophie Magazine Éditeur), Camille Froidevaux-Metterie, professeur de science politique et chargée de mission égalité-diversité à l’université de Reims, explique comment, pendant des siècles, le corps des femmes a été pensé comme étant «à disposition», des hommes et des enfants. Désormais, montre-t-elle, les femmes ont décidé de se réapproprier leurs corps et d’en faire le lieu d’une possible réalisation de soi. «Car ce corps est et demeure ce par quoi l’existence subjective s’exprime et ce par quoi l’indépendance peut se réaliser. Mais, précise-t-elle, nous sommes écartelées entre cette liberté inouïe de faire de nos corps ce que nous voulons et des injonctions de plus en plus puissantes. Comme si la liberté des femmes était en réalité toujours une liberté sous contraintes.» Aujourd’hui, il ne faut plus seulement être en forme, il faut que cela se voit. Avoir le cheveu brillant, la peau éclatante – c’est le fameux glow. «Or, demande-t-on aux hommes d’irradier ?» interroge Camille Froidevaux-Metterie.

Le corps, outil de réussite ?

Le corps, outil de réussite?

«De plus en plus de travaux montrent que le burn-out ne viendrait pas seulement d’une surcharge de travail, mais d’un affaiblissement du corps», Chine Lanzmann.

Et quid de la gourmandise, du plaisir sans culpabilité, dans ce monde régi par ce que la chercheuse appelle «l’extension des normes managériales – d’efficacité, de performance – à la façon dont on gère son corps, et qui mène à le considérer comme un outil dissocié de soi» ?

C’est tout le propos de Chine Lanzmann, coach spécialisée dans le leadership au féminin, qui publie début mars… un livre sur l’alimentation (Quand l’alimentation nous bouffe la vie, coécrit avec Gabriella Tamas, Éd. Eyrolles). «Beaucoup de femmes qui viennent me voir souffrent de troubles alimentaires sans s’en rendre compte, explique-t-elle. Les régimes qu’elles s’imposent ne permettent pas de compenser les efforts fournis dans leurs journées intenses. Du coup, leur cerveau fonctionne moins bien, elles sont moins “performantes” au travail. Et perdent confiance en elles. C’est un cercle vicieux. De plus en plus de travaux montrent que le burn-out ne viendrait pas seulement d’une surcharge de travail, mais d’un affaiblissement du corps», explique la coach, qui préconise plus de bienveillance. C’est-à-dire «plus de plaisir. Écouter ce dont son corps a envie, ou pas. Se remettre à faire le marché, à toucher la nourriture pour sortir de l’obsession de la nutrition».

Un peu de douceur

Car que cache cette obsession du manger sain ? «J’y vois surtout le besoin de “prendre soin de soi”, observe Jeanne Siaud-Facchin, psychologue, auteur de S’il te plaît, aide-moi à vivre (Éd. Odile Jacob). C’est devenu un tic de langage – on ne dit plus au revoir, on dit : “Prends soin de toi.” Et je crois qu’il y a dans cette démarche quelque chose qui veut arriver à composer avec la complexité du monde. On a tous de plus en plus peur, on se sent très seul, au milieu d’un trop-plein d’informations et d’injonctions. On nous explique qu’il faut être un bon parent, un bon professionnel, réussir son couple et même son divorce. Comme si cette notion de réussite venait se nicher au creux de l’âme.» La psychologue voit là comme une main tendue qui dirait : «S’il te plaît, aide-moi, je n’en peux plus.» «Comme si s’approprier son alimentation permettait de redevenir pilote de sa vie. Je me demande si l’alimentation ne joue pas un rôle de doudou, d’objet transitionnel entre le monde intérieur et le monde extérieur. Un espace de liberté à l’intérieur de soi, qui nous rassure.»

Et tant mieux, conclut la psychologue, «si c’est un début de chemin pour accepter de ne jamais lâcher ce dont on a intrinsèquement besoin : être doux avec soi. Plus on se donne de la douceur, de la tendresse, moins les piques du monde nous font mal et plus on fait l’expérience de la fluidité». À l’occasion de la parution de son merveilleux livre La Puissance de la douceur, (Éd. Payot) en 2013, la philosophe Anne Dufourmantelle expliquait déjà dans Madame Figaroque «ce qui nous manque, c’est un espace de tendresse non productif. Je crois que la douceur porte la vie, la sauve et l’accroît.» Elle n’a jamais été autant d’actualité.

“Le régime méditerranéen a fait ses preuves”

Le régime méditerranéen

«Les études les plus pointues montrent que les végétariens qui vivent le plus longtemps sont ceux qui mangent un peu de viande»,

Végan, végétarien, omnivore : quel régime est le meilleur pour la santé ?
Il est certain que la forte consommation de viande, de graisses ou de sucre est pro-inflammatoire. Mais, les études les plus pointues montrent que les végétariens qui vivent le plus longtemps sont ceux qui mangent un peu de viande. Végétariens et non végétariens n’ont ni plus, ni moins de cancers. Mais ceux qui en ont le moins, dans les deux cas, sont les mangeurs de poissons – qui, oui, contiennent de plus en plus de métaux lourds mais portent aussi en eux des minéraux qui en compensent les effets. En fait, le seul régime qui a réellement fait ses preuves reste le régime méditerranéen : beaucoup de légumes et de fruits (bios, donc), des légumineuses (haricots, lentilles, pois, houmous), un peu de viande rouge et blanche, du poisson, du fromage de chèvre. Et de l’huile d’olive pressée à froid.

Les femmes dont nous parlons dans cette enquête présentent-elles selon vous un risque de carence ?
Au vu de leurs journées ultra-actives, je pense qu’elles manquent de protéines, d’où un risque d’affaiblissement. Dans 150 g de rosbif ou de poisson, il y a 33 g de protéines, c’est ce qu’il leur faudrait au quotidien. Pour trouver l’équivalent autrement, il faudrait manger 340 g de haricots secs ou 800 g de pâtes ou de quinoa… Je rappellerai aussi que, contrairement aux idées reçues, celles qui ont un IMC inférieur ou égal à la moyenne (entre 18,5 et 25) ont plus de risque de mortalité que celles qui se trouvent au-dessus (sauf cas d’obésité).

Et le plaisir dans tout ça ?
Je pense qu’il est très important. Je dirais même premier. Aussi central que la nourriture, le stress joue un rôle-clé dans l’inflammation. D’où l’importance de trouver une activité pour le combattre – méditation, yoga, tai-chi. Et de ne pas vivre pour les régimes, mais de vivre, tout court.

(1) Auteur de Végétarien, végan ou flexitarien ? Ce qui est bon pour la santé, Éditions Odile Jacob.

Morgane Miel

Source : Le Figaro Madame