2 mois ago
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Christine Lagarde: “Aujourd’hui, je suis pour les quotas de femmes dans l’économie”

WF
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Au Women’s Forum Americas à Mexico, la directrice générale du FMI a exposé son approche féministe de l’économie. L’un des principaux enjeux du futur, avec la question climatique, explique la femme la plus puissante du monde.

“Le Fonds monétaire international (FMI) a été créé il y a 75 ans, mais la participation des femmes à l’économie est un sujet qui était resté inexploré avant que j’arrive”, a témoigné Christine Lagarde, lors d’un dialogue avec Chiara Corazza, directrice générale du Women’s Forum Americas qui a lieu à Mexico les 30 et 31 mai. Première femme à diriger l’institution, où elle a été nommée en 2011 et renouvelée en 2016, l’ancienne ministre de l’Économie française est récemment devenue la femme la plus puissante du monde selon le magazine Forbes, en raison de l’affaiblissement politique de la chancelière allemande Angela Merkel, qui occupait la première place, et de la démission de Theresa May, qui devançait la directrice générale du FMI à la deuxième place. La question des femmes, affirme-t-elle, est aujourd’hui au cœur de son action.

“La Banque mondiale a réalisé une étude sur 189 pays montrant que plus de 150 d’entre eux ont dans leur constitution ou leur loi fondamentale des dispositifs qui instaurent une discrimination contre les femmes”, explique-t-elle. Droits de succession inégaux, nécessité d’avoir une autorisation masculine pour voyager, restrictions au travail des femmes… Les cas sont multiples, et le FMI les prend désormais en compte, car le manque de femmes au travail entraîne, dans les pays concernés, un déficit de valeur ajoutée, de croissance et d’emplois. Au total, 240 millions de postes seraient en jeu pour les dix années à venir.

Méthode du “gender budgeting”

“A chaque fois que nous mettons en place un programme avec un pays qui est dans une telle situation, nous engageons une discussion avec le gouvernement sur cette question”, indique Christine Lagarde. En Inde, pays qui compte “beaucoup de sujets” liés à la discrimination de genre, “nous incitons par exemple les autorités à développer des transports qui soient sûrs pour les femmes, car beaucoup d’entre elles ne travaillent pas tout simplement pour protéger leurs vies”. Autre méthode préconisée par Christine Lagarde au FMI, le “gender budgeting”, c’est-à-dire la prise en compte des inégalités hommes-femmes dans l’élaboration des budgets nationaux. “Il ne suffit pas seulement de nommer une femme pour s’occuper de cette question, il faut prendre des mesures pour favoriser les femmes dans le budget”.

Les mesures économiques, affirme la directrice du FMI, peuvent être un levier efficace, y compris sur des sujets qui semblent plutôt culturels et sociétaux, même si “cela peut paraître bien éloigné de l’esprit de Bretton Woods”, ces accords qui ont présidé à la création du système financier international au sortir de la Seconde Guerre mondiale. “Je suis très concernée par la hausse des violences contre les femmes et des féminicides, dit-elle. Mais je n’imaginais pas qu’en améliorant la situation économique d’un pays, on pouvait les réduire. Je m’en suis aperçue lorsque nous avons aidé la Jamaïque à restructurer sa dette, et donc à améliorer la situation de ses habitants.” Il reste cependant beaucoup à faire, reconnaît-elle, car “la culture ne se transforme pas si facilement”. Et de citer l’exemple du Japon, pays pourtant riche et moderne où beaucoup de femmes n’ont toujours pas accès à l’emploi, malgré la politique volontariste du Premier ministre, Shinzo Abe.

L’emploi féminin menacé par les robots

Avec l’arrivée massive des robots dans la production et les services, une nouvelle difficulté se profile à l’horizon : la suppression de nombreux emplois féminins. “Beaucoup de femmes dans le monde sont assignées à des tâches répétitives, explique Christine Lagarde. Elles seront plus nombreuses à être impactées par l’arrivée des robots. Pour l’instant, la plupart de ces transformations n’ont pas encore été faites, ce qui nous laisse un peu de temps pour prendre le sujet en main.” Au cœur de cette problématique : la participation des femmes à la transformation digitale, et leur présence trop minoritaires – 25% en moyenne – dans toutes les filières liées aux sciences et aux technologies. “Autant je détestais les quotas quand j’étais jeune et jolie, plaisante l’ancienne championne de natation synchronisée, autant j’y suis favorable aujourd’hui. Il faut, pendant un certain temps, qu’il y ait des places réservées aux femmes. Il ne faudrait pas que les femmes soient exclues parce qu’elles ne maîtrisent pas ces technologies.” A 63 ans, cette femme puissante n’hésite pas à afficher haut et fort son statut de grand-mère comme motivation de son engagement. “Je ne veux pas que mes petites-filles n’aient pas la possibilité de faire leurs propres choix”, dit-elle. Un clin d’œil personnel qui, face à un public de working girls mexicaines, ne manque pas de faire mouche.

Anne-Marie Rocco

Source : Challenges

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