1 mois ago
73 Views

Autobiographies: dépendances au féminin

Amy Dresner
  • banner
  • banner

De l’extérieur, Amy Dresner (photo) avait tout. Sarah Hepola et Lisa Smith également. Des carrières. Des sous. Une enfance dans un milieu aisé. Des «vies parfaites». Mais derrière la perfection, la dépendance. Qu’elles ont décrite. Sans dramatiser, sans se censurer. Et ce, au fil d’un travail de plume acharné. Car comment parler d’une chose qui implique un éternel recommencement?

De rechute en rechute

«Here we go again. Fucking Groundhog Day.» Amy Dresner ne mâche pas ses mots quand elle décrit sa rechute. Sa nouvelle rechute. Sa sixième. Elle a alors la quarantaine passée, et une existence marquée par les excès. Et ça y est. On recommence. Putain de jour de la marmotte.

C’est dans les pages du livre de sa vie, My Fair Junkie, que cette ancienne humoriste et princesse autoproclamée de Beverly Hills (d’où elle vient pour vrai), qui s’avoue «privilégiée, paresseuse, encline à juger», raconte les expériences qui l’ont menée à changer de perspective. Dédié à «quiconque pense qu’il est trop tard», ce récit d’une honnêteté presque brutale s’ouvre sur cette journée de Noël où, après une dispute, encore une, Amy brandit un couteau sur son mari, le menaçant de l’éviscérer comme un poisson. Elle est complètement défoncée. Il appelle la police. Pff, elle va s’en sortir, elle en est sûre. Elle se sort toujours de tout.

Pas cette fois.

Condamnée à 240 heures de travaux communautaires, elle se retrouve à balayer les rues de Los Angeles et à ramasser les mégots de cigarette, les emballages de gomme et les condoms souillés, en compagnie d’une quarantaine de gars. Si elle ne termine pas ses heures, ce sera la prison. Et pour la première fois de sa vie, Amy terminera quelque chose. La deuxième fois, ce sera son bouquin.

Derrière les stores tirés

Avocate pour une grande firme de Manhattan, Lisa Smith, elle, aura mis 10 ans à terminer le sien. Intitulé Girl Walks Out of a Bar – jeu de mots sur bar, le lieu, et Bar, le Barreau -, le livre documente sa dépendance longtemps cachée à l’alcool et à la cocaïne.

Bonne fille de juge du New Jersey, abonnée au Musée d’art moderne («où j’allais seulement pour boire au restaurant»), Lisa décrit le milieu aisé dans lequel elle a toujours évolué. Ses talons Ferragamo, ses chemises Ann Taylor, ses draps Donna Karan. Elle raconte aussi les côtés moins reluisants qu’elle a camouflés. Les rendez-vous familiaux manqués pour aller à la rencontre de son dealer, les caisses de vin de dépanneur bon marché quotidiennement livrées à sa porte, voilà. «La dépendance ne discrimine pas. Elle se trouve dans toutes les communautés, dans toutes les professions, dans toutes les classes socio-économiques.»

Ainsi, dans son récit, on ne voit pas New York, on ne sent pas New York. Ou sinon, de loin, en filigrane. On sent par contre la claustrophobie. Le ballet restreint auquel l’avocate s’est adonnée pendant des années entre sa cuisine, sa chambre, son salon. Sa chambre, son salon, sa cuisine. Une ligne, un verre, deux verres, trois verres, deux lignes. «Dans la dépendance, notre univers rétrécit, raconte au téléphone celle qui est à jeun depuis 14 ans. Ma vie se résumait à mon appartement, mon bureau, les bars miteux où j’allais me planquer. La même chose encore et encore et encore.» La même chose que cette femme de carrière drôle, avec une saprée drive, raconte dans ce roman qui se déroule principalement dans son appart aux stores tirés.

Trous de mémoire

Tiré l’expérience de l’auteure, Blackout – Remembering the Things I Drank to Forget de Sarah Hepola raconte également une lutte avec l’alcool. La journaliste de Dallas, qui a notamment écrit pour Salon, raconte les premières gorgées volées, enfant, dans les canettes que ses parents ne buvaient jamais. Ces black-out, ces pertes de mémoire causées par la boisson, qu’elle multipliait. Son livre, personnel, émotif, à vif, débute alors qu’elle sort d’un «noir total». Elle est dans sa chambre d’hôtel, à Paris, dans un lit, avec un inconnu. «Excuse-moi, mais qui es-tu et pourquoi sommes-nous en train de baiser?»

Si leurs parcours sont différents, ces femmes sont unies par leur côté direct. Et si au coeur de chaque histoire, on trouve le même mal-être, elles se caractérisent aussi par leur désir de rigoler dans les situations les plus sombres.

En entrevue téléphonique, Amy dit ainsi qu’elle propose «un tour de montagnes russes dans le cerveau d’une personne toxicomane». Sarah qualifie son récit d’«introspection». Lisa estime que le sien «donne un visage à la dépendance dans l’univers légal au-delà des chiffres». (Trois mois après la parution de son livre, la Hazelden Betty Ford Foundation et l’American Bar Association Commission faisaient paraître, elles, une grande étude qui a secoué le milieu, sur l’abus d’alcool parmi les avocats pratiquant aux États-Unis.)

Dire que le processus d’écriture a été thérapeutique pour ces femmes serait banal. «J’étais un avertissement. Maintenant, je suis une inspiration», illustre Amy de sa voix caverneuse. Elle raconte les tonnes de témoignages qu’elle reçoit, son incrédulité. «Je suis juste une ex-junkie qui a écrit un bouquin!»

Il serait également cliché de dire que «d’en rire permet de s’en sortir». N’empêche. C’est un peu vrai. «Autrefois, je me prenais tellement au sérieux! lance Lisa. Aujourd’hui, je passe nettement moins de temps à penser à moi; davantage à aider les autres. Ça rend la vie beaucoup plus facile.» Et puis, ajoute-t-elle, l’humour noir qui accompagne le récit de ses chutes du passé «vient du fait de ne plus avoir honte, de vouloir être honnête». L’honnêteté est d’ailleurs la clé pour les trois auteures.

«Si vous essayez de bien paraître dans un tel livre, vous ne faites pas preuve de sincérité», indique Amy Dresner.

Amy Dresner cite à ce sujet le romancier américain Jerry Stahl, qui a écrit sa propre autobiographie sur la dépendance, Permanent Midnight (adaptée au cinéma avec Ben Stiller): «Si tu as eu le culot de le vivre, tu devrais avoir le culot de l’écrire.»

Et ces auteures l’ont eu, le culot. Dans le cas d’Amy, par exemple, le culot de raconter le casque qu’elle a commencé à porter avant de s’injecter de la coke dans le cou pour éviter une commotion cérébrale. Elle se souvient que la seconde éditrice de son roman la trouvait d’ailleurs un peu crue. «A little harsh?», a-t-elle souvent noté dans la marge de son manuscrit. «Mais ça ne me dérangeait pas d’avoir l’air d’une conne, tant que j’étais une conne intéressante.»

Celle qui a fait du stand-up pendant cinq ans a donc écrit comment elle a vécu. À fond. En ne s’excusant de rien. «Des lecteurs m’ont dit qu’ils ne m’avaient pas trouvée très gentille. Mais hum, qui est sympa dans un tel état? J’étais devenue un monstre et je voulais en parler. Je n’essayais pas d’avoir l’air parfaite.»

L’après

Des décennies après Hunter S. Thompson et Bukowski, le mythe du génie alimenté par les excès demeure tenace. Sarah Hepola, qui a choisi de ne pas arrêter son récit au moment où elle a arrêté de boire, l’a remarqué. Elle a par exemple eu droit à une critique dithyrambique du New York Times… avec un bémol. Elle rit. «Tout était positif, mais…»

Mais le critique y encensait «les deux premiers tiers» de son livre, faits de beuveries, de gaffes alcoolisées. Moins le dernier, où la journaliste raconte ses rencontres avec les AA, la mort de son chat.

«Je n’ai jamais aimé le moment dans les livres où la narratrice devient sobre. Plus de coucheries sans lendemain avec des inconnus, plus de déambulations bruyantes dans les ruelles avec une cigarette à la main et de la cendre dans le décolleté. Une vie sobre. Même le mot est fade», explique Sarah Hepola.

L’auteure sentait néanmoins qu’il était important d’insister sur ce qui se passe «après». De voir quelqu’un se débattre pour mettre sa vie sur les rails.

Sarah Hepola compare d’ailleurs la tendance à mettre un point aux biographies sur la dépendance sitôt la sobriété entamée à celle de raconter les histoires d’amour seulement dans leurs balbutiements. «On parle de la passion au premier regard, des premiers rencards enflammés et ensuite, fin. On parle rarement des compromis, des difficultés, de tous ces micromouvements qui surviennent dans l’accumulation de 20 ans de relation. Peut-être que ne pas s’y attarder sert la narration. Mais ça dessert ceux qui se tournent vers la littérature, pas forcément pour y trouver un manuel d’instructions, mais un modèle pour vivre. Un moteur à empathie.»

Car, pour l’auteure, les autobiographies sur la dépendance vont bien au-delà de «voici comment je suis devenu accro à l’héro et voici comment j’ai arrêté». «Ce sont des histoires sur la vie occidentale, sur la vie en Amérique, sur la vie humaine. Qui touchent à des questions culturelles, environnementales, politiques, comportementales, psychologiques.»

«Des histoires qui parlent de violence, de sexe, des conséquences de nos actions. De la difficulté à devenir un adulte, ajoute Amy Dresner. Quand on parle de dépendance, on parle d’émotions. Celles qu’on est terrifiés d’affronter, celles que l’on fuit. La solitude, la haine de soi. Le fait de n’appartenir à nulle part. La plupart des gens n’ont peut-être pas touché le fond comme moi, mais ils peuvent s’identifier à ces sentiments.»

NATALIA WYSOCKA

Source : La Presse

  • banner
  • banner