1 année ago
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Plus tard, tu seras entrepreneuse, ma fille

Moustique
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Longtemps dominé par les hommes, l’entrepreneuriat attire de plus en plus de femmes. Mode, presse, cuisine, pour elles, le monde du business n’a pas de genre.

Pauline feuillette les pages du magazine In’fluence. Elle vient d’en recevoir le troisième exemplaire, tout droit sorti de l’imprimeur. À seulement 23 ans, cette jeune Liégeoise est à la tête d’une équipe de vingt-quatre personnes, au service du magazine qu’elle a elle-même créé pendant sa dernière année de master en journalisme. À peine sortie des études, la voilà donc rédactrice en chef. “Je n’ai jamais eu de vocation à l’entrepreneuriat, c’est mon idée qui m’a créé ce rôle.

Dans ma famille, personne n’est indépendant, il n’y a pas vraiment cette mouvance autour de moi. Mon idée était plus grande que moi, et je devais m’y adapter.” C’est grâce à l’aide du VentureLab, un incubateur d’entreprises pour étudiants et jeunes diplômés, que cette idée se concrétise.

Au départ uniquement numérique, In’fluence migre vers le papier après un crowdfunding (qui lui rapporte 7.000 €) et un accord avec L’Avenir Hebdo qui fournit une aide logistique et technique. Parce que les filles de sa génération peinent à se reconnaître dans les magazines féminins qu’elles abandonnent au profit des blogueuses, Pauline Michel a décidé de rassembler l’expertise journalistique et les idées des “influenceuses” dans son magazine. Au total, treize blogueuses contribuent au contenu d’In’fluence, encadrées par cinq rédactrices “pour amener un cadre et de la profondeur”.

La jeune entrepreneuse a deux objectifs: être proche des lecteurs et les inspirer. Mode, beauté et lifestyle sont les bases du magazine, mais des sujets plus sérieux y sont aussi abordés comme le harcèlement et la contraception. Ne la voyant pas chercher de travail à la sortie de ses études, les parents de Pauline se sont d’abord inquiétés. “Mais quand je leur ai dit: “Je me crée un boulot”, ils sont montés à bord!” 

Où sont les femmes ?

En Belgique, seulement 5 % des femmes sont impliquées dans le lancement ou la gestion d’une jeune entreprise. Globalement, le taux d’activité entrepreneuriale des femmes a cependant progressé de deux points de pourcentage en 2015, plaçant notre pays à la 14e position du classement de l’UE en termes d’activité entrepreneuriale féminine. Un an auparavant, la Belgique y occupait la dernière position.

Avec une renommée internationale, la marque Filles à papa lancée par deux Liégeoises est un bel exemple de succès entrepreneurial féminin et belge. Céline Dion, Marion Cotillard, Bouli Lanners: tous ont déjà porté des vêtements de la griffe qui “réinvente le streetwear” selon Vogue US.

À l’échelle mondiale, les États-Unis sont le pays le plus favorable à l’entrepreneuriat féminin. Ils dominent le classement du Female Entrepreneurship Index (reprenant 77 pays) avec un score de 82,9 % (contre 63,6 % en Belgique). Mais si chez nous les femmes ont un avis positif sur l’entrepreneuriat (80 %), la plupart rencontrent des difficultés pour passer de l’envie à l’action: seulement 32 % s’imaginent lancer leur propre entreprise.

En cause? “Le manque de confiance en elles et en leurs capacités” selon une étude mondiale sur l’entrepreneuriat menée par Amway en 2016. “C’est très féminin de croire qu’on n’est pas à la hauteur et d’avoir un problème de confiance. Je ne sais pas pourquoi et je trouve ça triste” regrette Pauline qui considère qu’être une femme n’a pas été un frein pour mener à bien son projet, mais “un défi supplémentaire”: “Il faut savoir se faire respecter dans un milieu très masculin, mais je n’ai jamais eu de soucis”.

Sa propre boss

Être une femme et lancer son entreprise? Ségolène Jacmin ne voit pas non plus où se trouve le problème. “Ces thèmes de “femmes entrepreneuses”, ça m’interpelle et ça m’énerve un petit peu, car je me demande pourquoi faire la différence…” En 2016, elle crée avec Alexandra, sa sœur jumelle, Façon Jacmin, une garde-robe denim féminine. “La femme Jacmin a entre 25 et 65 ans, elle travaille et est sensible à la qualité et aux matières. C’est une femme qui aime le détail, les belles choses, l’esthétisme. Elle aime être élégante, mais en même temps très confortable.”

Businesswoman dans l’âme, Ségolène savait depuis longtemps qu’elle voulait entreprendre et monter sa boîte. Il ne lui restait plus qu’à convaincre Alexandra, ancienne étudiante de La Cambre, alors que celle-ci travaille à Paris chez Margiela. “Tout d’un coup à Noël, elle est arrivée avec tous ses dessins et le concept de la garde-robe en denim. Un an et demi après, on s’est lancées”, raconte Ségolène le sourire aux lèvres. “Même si je ne me définis pas comme “créative”, j’ai réalisé que cette liberté de créer me manquait dans mes boulots plus corporate et dans la consultance. Ici, je peux tout faire, tout choisir moi-même, fonder une équipe. Jamais je ne pourrais revenir en arrière” explique-t-elle avant que son téléphone ne sonne – “Ah, c’est la Hollande!” -, et de parler dans un néerlandais exemplaire.

Pour elle, cette position amène de nombreux avantages notables comme être sa propre boss et aménager ses horaires. Quand on aborde avec elle le faible taux de femmes entrepreneuses, elle rétorque: “Je ne pense pas qu’il faut parler de “femmes entrepreneuses”, mais bien de femmes tout court, car même en entreprise, les femmes salariées ne sont pas autant représentées dans les postes à responsabilité que les hommes”.

En 2016, 4.266 femmes bruxelloises ont démarré une activité en tant qu’indépendantes, soit 23 % de plus qu’en 2011. Si ce pourcentage d’augmentation est semblable à celui des starters bruxellois, les hommes sont cependant 2,5 fois plus nombreux à s’être lancés. Mais lorsqu’on demande à Line Couvreur, fondatrice du restaurant Les Filles, si être une femme a été une difficulté pour démarrer son business, la réponse fuse: “Non, non! Et quand je suis allée faire une demande de financement chez Brusoc, j’avais mon bébé avec moi, car j’allaitais encore”.

Voulant rompre avec le système de restauration classique et ses horaires insoutenables, elle lance le concept Les Filles en 2013. “Je me suis rendu compte qu’être passionnée de cuisine et même de service en salle ne correspondait plus à une manière de vivre très équilibrée. J’ai eu envie de mettre les gens autour de la table, de les chouchouter.”

Chez Les Filles, on mange sainement et gourmand, dans une atmosphère conviviale. Pour Line, entrepreneuse bien avant Les Filles, il faut faire la différence entre un obstacle concret et “le frein qu’on se met à soi-même”“Il faut se sentir libre de faire ce que la société ne nous dicte pas forcément de faire”, explique celle qui apprécie la flexibilité que lui offre sa position. “Je travaille sûrement plus que d’autres personnes et à des horaires qui ne sont pas toujours ceux des autres, mais en même temps, c’est moi qui fais mes horaires!”

Du berceau au bureau

“Au lieu de dire aux petites filles qu’elles sont trop autoritaires, je veux qu’on leur dise qu’elles ont de grandes qualités de leader” soutenait il y a quelques années Sheryl Sandberg, directrice des opérations de Facebook. La domination masculine dans le monde de l’entrepreneuriat viendrait aussi de l’éducation et du manque de rôles modèles. Celui de Line Couvreur a été sa maman. “C’est elle qui m’a offert cette liberté. Elle n’était pas du tout entrepreneuse, mais elle avait une certaine vision de la vie, un peu à contre-courant. Elle m’a appris cette liberté de penser, et puis d’agir.” Mère d’un petit  garçon et d’une petite fille, elle espère à son tour montrer l’exemple. “Être une femme et ne pas avoir de barrières au niveau du travail, c’est une vision importante que je leur donne à tous les deux. J’espère que mon fils aura un regard et une certaine ouverture sur les femmes à travers la vie de sa maman.” 

Combiner vie professionnelle et vie privée reste un challenge pour les mères entrepreneuses, mais un défi surmontable. “Il faut une organisation quasi militaire. C’est vraiment important de faire la part des choses et de bien tout planifier”, explique Florence Blaimont, fondatrice du réseau belge pour femmes entrepreneuses Wonder Women. Mais cette recherche d’équilibre et l’exigence qu’elle demande font encore peur à Pauline: “Depuis que je suis entrepreneuse, je suis passée de “j’aurai des enfants dans cinq ans” à “j’aurai peut-être des enfants dans dix ans””. Ségolène reste tout de même positive: ”Parfois, ça me fait peur, et parfois je me dis que la vie est bien faite et que comme toutes les femmes, je m’adapterai”.

Noémie Jadoulle

Source : Moustique

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